Thérèse Gagnon
Le lundi 17 novembre 2003, 20h
Témoignage
Alain T.
Je trouve ça excessivement difficile de prendre la parole ce soir.
Comme ma mère qui, dans les semaines précédant son coma, mélangeait réalité et fiction au point de douter avoir jamais eu des enfants, jai dla misère actuellement à croire que tout ça est vrai.
Plus rien ne va être exactement comme avant. À cause de son absence, mais aussi, surtout, de son (omni)présence. Je sais que, pour un temps, plein dobjets, de situations, de gestes quotidiens même, vont me faire penser à elle.
On ne peut pas savoir dans quel état desprit elle est partie, quels sentiments lhabitaient au seuil de la mort. Mais je sais que nous avons tout fait, chacun à notre manière, pour laccompagner dans ses derniers moments de vie.
On a vécu des moments pénibles auxquels je nétais personnellement pas préparé. Jamais jaurais pu croire que les rôles seraient un jour à ce point inversés. Avec quelque chose de triste, de (tragique) mais aussi de terriblement émouvant, de beau. Jai eu loccasion de rendre un peu de ce qui mavait été donné.
Je me sens privilégié davoir eu cette chance, à travers des gestes (même des « soins de base »...) de sentir une complicité, déchanger de la tendresse et de laffection. Avoir pu rire encore avec elle, et ce, malgré les circonstances.
Je me sens privilégié davoir eu loccasion de la connaître davantage, même après 35 ans, dont 23 ans à vivre sous le même toit. Elle ma parlé de son enfance, de sa mère bien-aimée, de sa vie, de Bernard, beaucoup de Bernard, de Rivière-du-Moulin que javais juste connu parce quon allait à Chicoutimi durant les vacances dété quand jétais jeune.
Je me sens privilégié parce que jai limpression davoir pu mieux la comprendre. Comprendre notamment limportance que la radio, par extension la musique, la chanson, ont occupé dans sa vie. Elle aurait aimé avoir un genre de «famille Daraîche ou Von Trapp» comme famille... Hum...
Comprendre aussi le rapport à sa mère partie trop vite, sans avoir eu le temps de lui transmettre son savoir...
On a aussi eu droit à quelques révélations... Jai appris entre autres que ma mère avait déjà eu des animaux de compagnie dans sa jeunesse, dont une chatte appelée Nounoune!
Adolescente, elle avait voulu prendre le voile... Si je peux me permettre... daprès moi... Elle parlait trop pour devenir Carmélite! Elle aurait fait une sacrée bonne soeur économe!
Je me sens tellement privilégié davoir eu loccasion de me faire pardonner.
Certaines de mes plus belles qualités - celles du moins qui sont les plus précieuses à mes propres yeux, ainsi que certains défauts que japprécie me viennent, jaime à le croire, delle. Sa curiosité intellectuelle, son énergie, son humour (Richard Coeur de lion / Richard Force de lion; recherche sur les anges... pas de Google), son côté un peu fantasque (dentiers à lépoque des Tannants), sa sensibilité à fleur de peau, sa créativité, son ingéniosité (jouets confectionnés pour nous), son «sens de la mémoire», sa minutie, son goût pour le magasinage, sa nature parfois excessive (faisait attention à ses affaires, souris, ramassait (tout, même linformation), économe, parfum 5 ans! Complot pour en vider un peu à chaque visite... Styromousse emballé), sa générosité (aimait faire plaisir, magasinage des cadeaux de Noël), son sens de lémerveillement (Cétait difficile de trouver des idées-cadeaux pour ma mère, mais tellement gratifiant de lui donner quelque chose.). De la façon dont elle ma parlé de sa propre mère, je pense, même si je nai pas connue ma grand-mère maternelle, que ma mère devait lui ressembler à bien des égards...
Ma mère avait au moins un regret. Cétait «davoir écouté la religion» -- à lépoque -- et de ne pas avoir communiqué davantage, manifesté par la parole ou le geste son amour à ses enfants. Pourtant, et cest ce que je lui ai dit, je nen avais jamais douté. À travers les soins quelle nous a prodigués, mais aussi ses petites attentions, ses desserts hallucinants, sa nature inquiète pour son monde, etc., lamour a fait son chemin...
Elle nous a laissé avec des injonctions. Faites ce que vous voulez (À condition que vous ne commettiez pas de crime, que vous ne fassiez pas mal à autrui...), mais soyez heureux. Avec qui vous voulez. Mais soyez heureux. Noubliez pas de dire aux gens que vous aimez que vous les aimez.
Je me devais déjà &endash; comme on se le doit tous &endash; dêtre heureux. Maintenant, jai le sentiment de lui devoir à elle aussi. Pour conjurer la mort et perpétuer la vie dans ce quelle a de meilleur.
Le matin même du 13 novembre, après avoir passé la nuit au chevet de ma mère, dans lautobus qui me ramenait chez moi, jai regardé le ciel qui avait une couleur et une texture étonnantes, et pour la première fois depuis longtemps, jai prié. Jai demandé à Dieu, à ... que ma mère soit emportée au plus vite. Pour elle. Pour moi aussi. Parce que, pour la première fois depuis trois mois, je nétais plus sûr davoir la force de laccompagner jusquau bout. Jai promis, en contrepartie, de recommencer à travailler, dune manière ou dune autre, avec les personnes handicapées. Je vais donc devoir tenir ma promesse. Et je vais le faire avec joie, plaisir. Je ne pourrai plus faire du « caring », sans la sentir à mes côtés.
Ce matin-là, jai aussi pensé à Monsieur Leduc, le père dun enfant handicapé avec qui jai travaillé et que jai beaucoup aimé. À sa mort, son père, qui était très croyant, disait quau ciel les personnes handicapées nont plus de handicap. François et mon frère Bernard vont donc pouvoir accueillir ma mère et prendre le relais, prendre soi delle comme elle la fait pour Bernard et comme je lai fait pour mon petit François. Je ne suis pas croyant, mais je ne suis pas insensible aux images, aux visions de lau-delà. Parce que, comme bien du monde, jai dla misère à croire que cest fini, que la personne nest juste plus là. Moi, aujourdhui, jai besoin de mimaginer quil y a une sorte de prolongement, quelque chose dautre, quelque quil soit, où quil soit. Même un papillon.
Plus tard, jai regardé dans un livre sur les symboles la symbolique de lurne funéraire. Ça disait que la mise des cendres dans lurne pouvait passer pour le symbole du retour au sein maternel... En plus, ma mère va pouvoir retrouver sa mère pour finir son apprentissage, et peut-être finir par faire taire cette insécurité qui laura toujours habitée.
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