|
|
|
Il était une fois un très sérieux (enfin...) professeur d'université qui, un jour, dans la salle d'attente de son dentiste, tomba par hasard sur un vieux numéro de Paris-Match qu'il feuilleta distraitement jusqu'à ce qu'il tombe sur un article qui le fascina. Le très sérieux hebdomadaire y relatait, à la fois ému et amusé, les exploits d'une bande de jeunes «délinquants» autoproclamés membres d'un groupe secret dont personne n'avait entendu parler jusque là : le FLNJ -- Front de libération des nains de jardins.

Leurs forfaits? Furtivement, la nuit, la tête masquée d'une cagoule, dans la plus pure tradition des commandos espions ou terroristes, ces jeunes allaient dérober des pelouses de banlieue ces petites figurines de plâtre qui, avec les négrillons pêcheurs et les flamants roses, appartiennent à l'esthétique kitsch de part et d'autre de l'Atlantique. Mais ce n'est pas tout : ces inhabituels kidnappeurs allaient par la suite rendre à la forêt -- leur «habitat naturel», soutenaient-ils -- ces lutins déracinés, non toutefois sans s'être préalablement livrés en grandes pompes à un rituel complexe: ils repeignaient tout d'abord en vert et bleu («couleurs du ciel et de la forêt») ces pauvres gnomes peinturlurés de teintes criardes, leur passaient au cou un collier de nouilles (pour que ceux-ci puissent survivre en attendant de se réadapter à la vie des sous-bois) et leur souhaitaient solennellement longue vie sur fond de musique techno....
À partir de ce jour, ce très sérieux (...) professeur d'université nourrit envers les nains de jardins une curiosité -- voire une passion ! -- dont seule, à vrai dire, sa proverbiale paresse parvint à limiter l'envergure et à contenir l'ampleur.
Il adopta tout d'abord lui-même sans hésiter l'un de ces petits êtres qu'il installa affectueusement dans son jardin (étant donné que, sous réserve de leur enlèvement par un commando du FLNJ, c'est encore vraisemblablement le meilleur endroit pour eux. Mais c'est même, quand on y pense, le meilleur endroit où un nain (de jardin ) est susceptible de se faire kidnapper, pour le meilleur comme pour le pire, par un commando du FLNJ).
|
|
|
Quand la bise fut venue (ce qui, insistons pour le dire, n'est vraiment pas de la tarte aux brugnons sardes, dans la ville dont il est ici question) et que la neige s'apprêta à recouvrir de son blanc manteau les rues sales et transversales de cette métropole quelque peu déglinguée (dont on continuera à taire ici pudiquement le nom), le très sérieux (oui, bon ) professeur d'université, n'écoutant que sa compassion, aménagea dans son living, au-dessus de la réserve de bois pour la cheminée, une très confortable niche pour son nouveau protégé (ou protecteur ? ? ?) -- en s'inspirant librement pour cela du design de l'alcôve de verre de la Belle-au-Bois-Dormant, à partir d'un vieil aquarium recyclé.

Selon les témoignages photos incontestables, l'homuncule n'eut pas l'air de s'en trouver trop malheureux -- d'autant qu'il était mollement couché sur un tapis de feuilles mortes authentiques enjolivées de très convaincantes reproductions de fruits et de légumes (taiwanais, @ 1 $ pièce chez Dollarama [2]) et protégé par de véritables potirons turcs.
Dans la studieuse oisiveté des longues soirées hivernales qui s'ensuivirent, le très sérieux professeur alla même jusqu'à amorcer l'un de ses très sérieux articles, consacré aux mutations culturelles de la postmodernité, en évoquant justement l'expérience quasiment hiérophanique de sa première rencontre avec le Front de libération des nains de jardins. On peut, si l'on y tient vraiment -- mais on n'est vraiment pas obligé d'y tenir vraiment ! -- accéder à ce texte en cliquant ici -- à la condition expresse d'en... revenir!
L'une des nièces -- et filleule -- du très sérieux professeur, émue par la nouvelle passion de son cher oncle, lui offrit pour Noël un excellentissime ouvrage -- Les Gnomes-- de Wil Huygen, traduit du néerlandais par M. Buysse, Paris, Albin Michel.

Cette somme magistrale -- et superbement illustrée -- contient pratiquement tout ce qu'il importe (et ce qu'il est possible, bien entendu ) de savoir sur les lutins, gnomes, farfadets, trolls et autres micro entités mystérieuses auquelles notre société pressée et mégalomane n'accorde hélas plus guère d'attention (y compris le fait que ces petits êtres à la longévité déconcertante ont une prédilection démesurée pour les ufs de fourmis), allant même -- horresco referens! -- jusqu'à douter de leur existence...
Et le temps passa
|
Quel ne fut pas, un jour, l'étonnement de ce très sérieux professeur d'université lorsqu'il apprit que l'une de ses plus vielles copines, respectable speakerine de la RTBF et lectrice virtuose des bulletins colombophiles, cultivait par devers elle une passion hortonanologique d'un comparable acabit, assortie d'une remarquable érudition en la matière -- comme en témoigne d'ailleurs avec une éloquence non feinte le remarquable essai hortonanologique intitulé Phéménologie des mythes régulateurs post-néandertaliens, résurgences et rémanence dans l'univers citadin à l'aube du 3e millénaire, accessible en cliquant simplement sur le titre (ce qui, vu sa longueur, devrait être facile même pour les personnes disposant d'une faible habileté psycho-motrice) ou sur le fac similé ci-après. ![]() |
pour bibliophiles) |
Mais, plus encore : la demi-sur de cette vénérable amie, épouse de Viking et norvégienne d'adoption depuis des lustres, avait fait présent à celle-ci d'un authentique Julenisse, c'est-à-dire d'un specimen de la branche scandinave de la grande famille des nains de jardins, singulièrement associé à la fête de Noël («Jule», en norvégien -- prononcer YOUL, comme dans Brinner et non pas comme dans «il est bancal du côté cérébral, mais c'est mon jules, et je l'ai-ai-meuh »).

Le très sérieux professeur d'université, tout entier dévoué à la recherche scientifique, s'empressa d'ailleurs incontinent de fouiller les recoins les plus abscons de la Grande Toile afin de se renseigner davantage sur les coutumes de ces nains norvégiens. Avec une chance qui ne pouvait pas ne pas venir au moins en partie de son amicale sympathie pour les petits êtres à longues barbes et à bonnets rouges, il tomba sans crier gare sur un fort beau site (nørvëgien, cela va sans dire) que l'on peut d'ailleurs encore visiter de nos jours, avec un peu de førtune, à l'ådresse suivånte.
Et, de nouveau, le temps -- qui ne semble guère connaître d'autres activités -- passa
Le printemps revint, le petit nain quitta son dôme de verre et retrouva ses quartiers dans le jardin quelque peu échevelé du très sérieux professeur, avec, sur les lèvres, le sourire inexpugnable d'un moine zen venant de faire l'expérience du satori sur le flanc sud du Mont Fuji.
Mais celui-ci, qui habitait cette zone de la grande ville boréale dont il est ici question que l'on appelle communément «Le Village», cédant aux coutumes autochtones, s'empressa d'aller s'inscrire dans un club de fitness et de body-building dont on pourra constater ici-même les remarquables effets. O tempora!-- comme eût dit l'autre...

![]()
Chronique I -- Chronique II -- Chronique III -- Chronique IV
Phéménologie
des mythes régulateurs
post-néandertaliens,
résurgences et
rémanence dans l'univers citadin à l'aube du
3e
millénaire
|page d'accueil | Dr M. | Mister G. | correspondance |
[1] Du latin hortus («jardin») et nanus («nain»), ainsi que du grec logos (« discours sur», «science de»). retour au texte
[2] On aura compris qu'il s'agit de l'équivalent québécois des «Tout À 10 F» hexagonaux. Pour la Belgique, la Suisse romande, le Luxembourg, l'île de Jersey et le Val d'Aoste, euh...