Problématique
Dans un ouvrage devenu classique, Johan Huizinga (1951) a mis en lumière ce qui rapproche le jeu du secret, du mystère, de l'action sacrée - bref, du rite. L'action rituelle est un spectacle, une représentation dramatique, une figuration, un geste répétitif et réglé : en d'autres termes, un jeu. Pour Huizinga en effet, «l'arène, la table à jeu, le cercle magique, le temple, la scène, l'écran, le tribunal, ce sont là tous, quant à la forme et à la fonction, des terrains de jeu, c'est-à-dire des lieux consacrés, séparés, clôturés, sanctifiés, et régis à l'intérieur de leur sphère par des règles particulières. Ce sont des mondes temporaires au cur du monde habituel, conçus en vue de l'accomplissement d'une action déterminée.» (1951, p. 30) Ce lien entre le rite et le jeu, y compris le jeu théâtral, a également été étudié par des penseurs tels que Roger Caillois (1958), Michel Leiris (1989) et Antonin Artaud (1936).
À la lumière de ces analyses, il y aurait donc une sorte de va-et-vient entre jeu et rite, au point qu'il deviendrait difficile de savoir où l'un se termine et où l'autre commence. Jouer le rite, pourrait-on dire, et ritualiser le jeu. À partir de l'analyse d'une «action ludique», quelle qu'elle soit - voyages à Las Vegas de touristes captivés par le Caesar's Palace, engouement pour la téléréalité, pour les jeux dits «de rôle» (Fournier 2000) et pour les jeux vidéo d'horreur où «on joue vraiment à se faire peur» (Perron 2004) -, il serait ainsi possible de déboucher sur le rite. Mais, à l'inverse, à partir de l'analyse d'un rite - liturgie eucharistique, manif du 1er mai, remise de médaille olympique, pèlerinage à Compostelle ou Katmandou -, c'est bel et bien sur le jeu que l'on aurait le sentiment de se retrouver. Pourrait-on dès lors, au sens strict - et non à celui d'une vague analogie -, poser une équivalence entre rite et jeu? Voilà certes l'une des questions qui trouveront tout à fait leur lieu dans ce projet de colloque.
Symbole ou symptôme? (Pierre 2006) Le rapprochement entre jeu et rite recèle en tout cas, selon toute vraisemblance, un potentiel heuristique considérable pour notre temps, et ce colloque entend précisément contribuer à le mettre en lumière. Il fait peu de doute, en effet, que la culture contemporaine manifeste un engouement considérable pour d'innombrables formes ludiques - du sport professionnel aux jeux vidéo, en passant par les «jeux de société», les quiz, les jeux de «hasard» et les séductions du show business. Mais il faut également signaler que, de nos jours, dans nos sociétés, cette catégorie singulièrement cruciale de pratiques rituelles que Van Gennep (1981) a appelées «rites de passage» revêt fréquemment, elle aussi, des formes profondément ludiques (voir aussi Goguel d'Allondans 2002, Jeffrey 2003, Harvengt 2005). Autrement dit, la culture contemporaine se présenterait à maints égards comme une culture qui joue.
D'aucuns - pessimistes? - pourraient voir là l'indice d'une fatigue, d'un essoufflement de la culture, le symptôme d'une sorte d'«inertie intellectuelle» par laquelle cette culture refuserait de prendre part aux grands enjeux (enjeux?) du monde. Selon sa définition même, le jeu paraît en effet s'opposer au «réel» et s'enraciner irrémédiablement dans la «fiction».
Pourtant, on sait aussi que le jeu (celui des enfants aussi bien que celui des «grandes personnes») est bien souvent pris au sérieux; et que, de ce fait, il accomplit une fonction cruciale dans la culture. Il serait dès lors difficile de comprendre une société sans aussi comprendre les jeux qui la font vivre - si tant est que le jeu, comme l'a suggéré Huizinga, soit le véritable socle de la culture. Mais on pourrait également avancer que les «jeux [des] mortels» renvoient à d'indéniables «enjeux éthiques» (Volant 1992), qu'ils ramènent aussi constamment à l'avant-plan cette gratuité incontournable du don (voir Godbout 2000, et la revue du M.A.U.S.S.) au fondement même de notre vivre-ensemble.
Ce lien intime entre rite et jeu, tout comme le statut exceptionnel de ce dernier dans la culture actuelle, pourrait assurément s'accommoder d'une interprétation faisant appel à une théorie du désenchantement du monde (par exemple, Gauchet 1985). Les rites de notre modernité - post, hyper ou ultra, comme on préférera - deviendraient ainsi, de plus en plus, des ritualisations essentiellement profanes : le plaisir du rituel, en quelque sorte, sans la contrainte du dogme (Rivière 1995). Mais il pourrait tout aussi bien offrir une voie privilégiée au repérage d'authentiques déplacements du religieux et du sacré (Bastide 1978; voir également Ménard 2001) observables dans de nombreuses sphères de la culture contemporaine pour peu que l'on prenne la peine d'y être attentif.
Voici quelques-unes des avenues le long desquelles ce projet de colloque souhaiterait faire modestement avancer la réflexion.
ARTAUD, Antonin, «Le théâtre et les dieux» (1936), dans Oeuvres, Paris, Gallimard, 2004.
BASTIDE, Roger, «Anthropologie religieuse», Encyclopédie Universalis, vol. 2, 1978.
CAILLOIS, Roger, Les jeux et les hommes, Paris, Gallimard, 1958.
FOURNIER, Ghislain, L'expérience mimésique du sacré dans les jeux de rôles de type Donjons et dragons, thèse de doctorat (sciences des religions), UQAM, 2000.
GAUCHET, Marcel, Le désenchantement du monde, Paris, Gallimard, 1985.
GODBOUT, Jacques T., Le don, la dette et l'identité, Montréal et Paris, Boréal et La Découverte, 2000.
GOGUEL D'ALLONDANS, Thierry, Rites de passage, rites d'initiation : lecture d'A. van Gennep, Québec, PUL, 2002.
HARVENGT, David, Le faste et la farce : les rituels contemporains en milieu scolaire, thèse de doctorat (ethnologie), U. Laval, 2005.
HUIZINGA, Johan, Homo ludens. Essai sur la fonction sociale du jeu, Paris, Gallimard, 1951.
JEFFREY, Denis, Éloge des rituels, Québec, PUL, 2003.
LEIRIS, Michel, La possession et ses aspects théâtraux chez les Éthiopiens de Gondar, Fontfroide-le-Haut, Fata Morgana, 1989.
M.A.U.S.S., Revue du Mouvement anti-utilitariste dans les sciences sociales.
MÉNARD, Guy, «Les déplacements du sacré et du religieux», dans Jean-Marc Larouche et Guy Ménard, dir., L'étude de la religion au Québec : Bilan et prospective, Québec, PUL, 2001.
PERRON, Bernard, «L'horreur, du cinéma au jeu vidéo», communication, colloque disciplinaire (Études cinématographiques), ACFAS, UQAM, mai 2004.
PIERRE, Jacques, «Symbole et symptôme», communication, colloque Rites et santé, ACFAS, U. McGill, mai 2006.
RIVIÈRE, Claude, Les rites profanes, Paris, PUF, 1995.
VAN GENNEP, Arnold, Les rites de passage, Paris, Picard, 1981
VOLANT, Éric, Jeux mortels et enjeux éthiques, Ottawa, Sapienta, 1992.