Ce texte est la première version d'un document destiné à offrir un certain nombre de clarifications sur des notions et des concepts très fondamentaux dans le cadre d'un cours comme «théories et méthodes en religiologie». Le fait qu'il s'agisse d'une première version le rend donc évidemment perfectible, et toute suggestion en vue de son amélioration sera la bienvenue. On peut tout de même espérer qu'il puisse d'ores et déjà offrir aux étudiant-e-s une solide base sur ces notions et concepts qu'on croisera constamment - et ce, non seulement dans ce cours mais dans l'ensemble de la formation en sciences religieuses.
Discipline
Le mot discipline a, on le sait, divers sens: discipline de vie, discipline militaire, discipline sportive, discipline scientifique, etc. Mais on peut voir quelque chose de commun à ces diverses significations: l'idée d'une règle de conduite, commune aux membres d'un groupe, d'une façon d'agir rigoureuse (et méthodique) en vue d'un but.
En sciences (humaines), on appelle généralement «disciplines» les différentes branches du savoir, les divers aspects selon lesquels on peut s'intéresser au réel: la physique, la chimie, l'astronomie sont des disciplines, comme la psychologie, la sociologie, l'anthropologie.
Les choses, bien sûr, ne sont pas aussi simples. D'abord, il peut y avoir des spécialisations au sein même d'une discipline donnée: on pourra ainsi parler de physique nucléaire, de sociologie du travail, d'anthropologie médicale.
Ensuite, il peut y avoir, à l'intérieur d'un même discipline, d'importants clivages, de grandes différences (et même des divergences) théoriques. On y reviendra plus loin.
Par ailleurs, cette claire division disciplinaires des branches du savoir laisse supposer des frontières nettes et étanches entre les disciplines. Entre la chimie et la science des religions, cela est certes assez clair! Mais ce ne l'est pas toujours autant. Il y a, ainsi, des disciplines qui sont beaucoup plus proches que d'autres.
Prenons le cas de la sociologie et de l'anthropologie, nées à peu près à la même époque, au 19e siècle. Toutes deux s'intéressent aux groupes humains. Historiquement, le découpage entre les deux s'est fait - en gros - de la manière suivante: a relevé de la sociologie l'étude des sociétés munies d'écriture, industrialisées, occidentales (ou occidentalisées), tandis que les «autres» sociétés (et notamment celles dites »primitives») ont plutôt été l'objet de l'anthropologie.
Cette distinction a effectivement fonctionné, et elle fonctionne encore, y compris institutionellement: il y a encore, par exemple, des départements distincts de sociologie et d'anthropologie dans plusieurs universités. Mais, en particulier à notre époque, les frontières entre les deux sont souvent devenues beaucoup moins étanches. Prenons un exemple: bien des sociologues en sont venus à la conclusion que, pour étudier certains phénomènes des sociétés occidentales avancées et industrialisées (par exemple, les «gangs» de jeunes), les théories et méthodes mises au point par l'anthropologie dans l'étude des sociétés traditionnelles (sans écriture) étaient souvent plus fécondes et plus éclairantes que celle de la sociologie classique. À ce moment, on voit donc que la frontière entre les deux disciplines devient très floue.
Ce dernier point suggère une autre piste de clarification et amène à faire une autre distinction entre l'objet auquel s'intéresse une discipline et les théories et méthodes que cette discipline met en oeuvre. | retour au sommaire |
Objet / objet formel
On a en effet souvent tendance à définir les disciplines par leur objet, c'est-à-dire par ce à quoi elles s'intéressent: la sociologie est l'étude de la société; la psychologie, celle du psychisme humain; l'anthropologie, celle des cultures; l'astronomie, l'étude des astres et des planètes, etc.
Mais, là encore, ce n'est pas si simple.
La sociologie, par exemple, peut s'intéresser à bien des aspects de la société humaine: le travail, la famille, le loisir, la religion, la santé, etc. Mais le fait est que d'autres disciplines peuvent elles aussi s'intéresser à ces mêmes «objets: la psychologie, par exemple, peut elle aussi s'intéresser au travail, à la famille, à la religion, etc. On pourrait donc dire, en un sens, que des disciplines différentes peuvent ainsi s'intéresser au(x) même(s) objet(s).
Ce qui amène à une précision supplémentaire autour de la notion d'objet formel. La sociologie, la psychologie, l'anthropologie, etc., peuvent toutes, en effet, s'intéresser à un même objet - à la famille, par exemple, ou à la religion. Mais elles ne le font pas de la même manière, sous le même angle d'approche. Autrement dit, ce qui, au sens courant, apparaît comme «le même objet» (famille, religion, etc.) prendra un sens différent dans chaque discipline. Pour un sociologue et pour un psychologue, par exemple, la famille ne signifie pas exactement la même chose. Pour l'un, ce sera plutôt un réseau de relations sociales tandis que pour l'autre, ce sera d'abord un tissu d'affects psychologiques.
Chaque discipline, en somme donne forme à son objet selon ses intérêts, ses théories et ses méthodes. C'est pourquoi on parle ainsi d'objet formel, c'est-à-dire d'un objet saisi, construit à travers le regard particulier d'une discipline. Pour la physique, la température n'est pas ce qui se commente ou ce qui s'éprouve de manière plus ou moins confortable. C'est ce qui se mesure avec un thermomètre. Tout les reste est sans intérêt. | retour au sommaire |
Champ d'études
Il faut encore faire intervenir une autre distinction importante, entre discipline et champ d'études.
Une discipline, on vient de le voir, s'intéresse à un objet (ou à une série d'objets) sous un angle spécifique, avec des théories et méthodes qui lui sont propres.
Un champ d'études, pour sa part, se construit autour d'un objet particulier auquel s'intéressent plusieurs disciplines.
Prenons l'exemple de la criminologie. S'agit-il d'une discipline? À strictement parler, non, mais plutôt d'un champ d'études puisque, autour d'un même objet d'intérêt - la criminalité - se regroupent des spécialistes de diverses disciplines (sociologie, psychologie, droit, travail social, etc.) qui abordent cet objet à partir du regard spécifique de leur discipline respective. Il en va de même, à l'UQAM, pour le champ des «études interdisciplinaires sur la mort» - dont le nom est déjà révélateur: interdisciplinaire. Ce champ regroupe, autour de la mort et des questions connexes, des praticiens de toutes sortes de disciplines: psychologie, travail social, sciences religieuses, sciences infirmières, pastorale, etc.
On pourrait également le dire dans une large mesure de la sexologie, et de plusieurs autres domaines d'études souvent plus récents dans l'histoire des sciences humaines (récréologie, gérontologie, andragogie, etc.). Ce qui n'empêche pas que, parfois, au sens large, on puisse référer à ces domaines comme à des «disciplines». Mais, au sens strict, il s'agit plutôt de champs d'études interdisciplinaires. (Pensons, semblablement, à la «discipline» du pentathlon, aux Jeux Olympiques. À strictement parler, cette «discipline» est en fait la réunion de cinq disciplines particulières). | retour au sommaire |
La religiologie: discipline ou champ d'études?
Et, se demandera-t-on sans doute, qu'en est-il alors de la religiologie, ou de la science des religions??? La question n'est pas simple, et ce court texte de clarification n'a pas l'ambition d'y répondre exhaustivement. On y reviendra en revanche dans la démarche du cours. On peut tout de même dire que, chez les universitaires qui étudient le phénomène religieux, il y en a pour qui la religiologie est une discipline autonome, avec un angle d'approche spécifique et particulier, et d'autres pour qui c'est un champ d'études interdisciplinaire, regroupant des spécialistes de plusieurs disciplines (psychologie, sociologie, anthropologie, histoire, etc.).
Ces deux perspectives existent, elles sont respectables et légitimes. le fait est cependant qu'il peut, à l'occasion, surgir des débats - animés - entre les deux. Il ne faut donc pas s'étonner de voir les deux approches mises de l'avant, par divers professeurs, au cours de sa formation.
Quelles seraient les principales différences entre les deux approches?
Pour ceux et celles qui voient la religiologie (la science de la religion / des religions) comme un champ d'études interdisciplinaire, le modèle est en somme proche de celui présenté pour la criminologie ou les études sur la mort: des spécialistes de plusieurs disciplines regroupés autour d'un objet commun (la religion). Ainsi, les psychologues s'intéressent aux aspects psychologiques du phénomène religieux, les sociologues aux aspects sociologiques, les anthropologues aux dimensions culturelles, etc. À la la limite, chacun explique le phénomène religieux à la lumière de sa discipline.
Pour la sociologie de Marx, par exemple, le religion «s'explique» par l'aliénation qui provient de l'exploitation économique. Si on élimine celle-ci, la religion s'éliminera elle aussi. Pour la psychanalyse freudienne, la religion «s'explique» plutôt en termes de névrose obsessionnelle. Si on parvenait à éliminer cette névrose, la religion (le besoin religieux) disparaîtrait elle aussi. Pour certains courants de l'anthropologie, la religion «s'explique» par le fait que les humains ont besoin de conjurer l'angoisse que génère en eux la conscience de leur mortalité inévitable. La religion a alors pour «fonction» d'atténuer cette angoisse en donnant un sens à la mort, en promettant une survie, etc.. Mais on pourrait imaginer que d'autres réalités viennent répondre au même besoin en faisant éventuellement disparaître cette «fonction» (et, donc, ce «besoin») de la religion.
En somme, dans tous ces cas, le religieux se trouve ainsi ramené à autre chose, à une autre dimension (sociale, psychique, etc.) considérée comme plus «fondamentale» de l'être humain. Il n'a pas de substance propre, autonome. À la limite, on conçoit qu'il pourrait disparaître de l'expérience humaine.
Il y a cependant des chercheur-e-s qui, sans nier la fécondité de ces approches, estiment malgré tout que le phénomène religieux est une dimension autonome et constitutive de l'être humain, comme le psychisme ou le social, qui ne se réduit ni à l'un ni à l'autre, et qui peut donc être étudié en elle-même, avec ses lois propres et spécifiques. Et, donc, qui justifie l'existence d'une discipline spécifique, quel que soit le nom qu'on lui donne (religiologie, science de la religion / des religions, etc.).
Pour cette approche, même si le phénomène religieux peut être éclairé dans ses dimensions psychologiques, sociales, etc., il ne saurait s'y réduire. Il est irréductible puisqu'il s'agit d'une constante de l'être humain. Autrement dit, l'être humain est tout à la fois (et constitutivement) psychique, social, culturel, économique, politique ET religieux.
De cette dernière façon de voir découle une conséquence importante: s'il y a, ainsi, une autonomie du religieux dans l'humain, alors, cette dimension religieuse de l'humain peut trouver place dans toutes sortes de créations humaines, et pas seulement dans celles qui sont considérées comme «religieuses» au sens courant du terme (et qui, de fait, peuvent disparaître avec le temps).
Alors, de la même manière que la sociologie peut s'intéresser aux dimensions sociales de n'importe quel phénomène humain, de même, la religiologie peut s'intéresser aux dimensions religieuses de n'importe quel phénomène humain.
Par comparaison, ceux qui estiment que les sciences de la religion sont plutôt un champ d'études vont avoir tendance à se concentrer sur les formes de religion considérées comme telles par le sens commun et ne chercheront généralement pas à voir la religiosité présente dans d'autres types de phénomènes. | retour au sommaire |
Inter/multi/pluri-disciplinarité
Ce qui précède nous a permis d'apercevoir au passage la notion d'interdisciplinarité, dont on a entrevu la signification. On va aussi, à l'occasion, rencontrer les expressions: multidisciplinaire, pluridisciplinaire, transdisciplinaire. La distinction entre ces termes n'est pas toujours très claire (et elle peut varier selon les utilisateurs). Certains veulent par exemple distinguer un véritable dialogue entre les disciplines d'une simple juxtaposition, côte à côte, de leurs points de vues respectifs. Mais nous n'entrerons pas ici dans le détail. | retour au sommaire |
Théories et méthodes
Ce qui spécifie une discipline (ce qui fait qu'une discipline est différente d'une autre), c'est donc l'angle, l'aspect sous lequel elle s'intéresse au réel, la manière dont elle forme son objet, se donne un objet formel.
Le fait est par ailleurs - on l'a évoqué sau passage - qu'il y a plusieurs manières de le faire même au sein de chaque discipline. En sociologie, par exemple, il existe plusieurs courants, «écoles de pensée» - comme en psychologie, en anthropologie, etc. On peut s'intéresser au même angle (ou aspect) du réel mais le faire de manière très différente. Par exemple, la psychologie freudienne est très différente de la psychologie behavioriste, elle même très différente de la psychologie existentielle. Et même à l'intérieur de la psychanalyse, celle de Freud est très différente de celle de Jung. Et même parmi les freudiens, il existe de fort notables différences... Toutes ces démarches, pourtant, s'intéressent au même angle (ou aspect) du réel: le psychisme humain.
Ce ne sont donc pas seulement les découpages disciplinaires qui spécifient les branches de la connaissance, mais aussi les manières de penser et de faire (de voir, de comprendre, d'expliquer, etc.) à l'intérieur de chaque discipline. En d'autres termes, les théories et les méthodes.
Il existe plusieurs théories et méthodes à l'intérieur de chaque discipline (ou champ d'études, à plus forte raison). Cela est vrai de toutes les disciplines - pas seulement de la religiologie. Ces théories et méthodes y coexistent de manière plus ou moins pacifique. Certaines ont beaucoup d'affinités entre elles, d'autres pas du tout.
Il ne faut pas oublier non plus que toutes ces réalités ne sont pas des réalités purement abstraites et désincarnées: ce sont des humains qui les portent et les mettent en oeuvre. Il ne faut donc pas s'étonner (même si on peut parfois s'en attrister!) de voir les pesanteurs et les limites de l'humain colorer signifiativement ce paysage, et de manière souvent peu rationnelle. L'univers poli et feutré des théories scientifiques a lui aussi, à sa manière, ses bagarres de ruelles et ses combats de coqs...
Mais voyons plus précisément de quoi on parle lorsqu'il est question de théories et de méthodes. | retour au sommaire |
Théorie
Le mot théorie vient du grec theorein = observer, contempler. Il a deux sens particuliers:
Le premier renvoie à une réalité archaïque et n'est guère utilisé aujourd'hui. Il désignait un groupe de personnages envoyés jadis en délégation officielle (par une ville, par exemple) et en procession solennelle dans un temple grec. Il sert parfois à désigner une procession en général. (Noter quand même l'idée de «groupe d'éléments» organisés et articulés).
Le deuxième sens est celui qui nous intéresse en sciences (humaines). Une théorie, en ce sens, est un ensemble organisé d'idées et de concepts, d'hypothèses ayant généralement fait leurs preuves , appliqué à un domaine particulier. C'est une construction intellectuelle destinée à rendre plus intelligible une masse compacte de faits et de phénomènes.
N.B. Il arrive, notamment en anglais, que le mot théorie soit utilisé au sens d'hypothèse («What's your theory about that, Holmes?», demanda le Dr Watson au célèbre détective). On voit que les réalités sont proches. Une hypothèse est plus limitée et n'a pas forcément encore été vérifiée. Une théorie est un ensemble organisé d'hypothèses qui ont généralement déjà été soumises à la vérification. Mais on peut aussi imaginer une théorie nouvelle, encore «hypothétique»...
Souvent, les théories sont élaborées à partir de longues et minutieuses observations du réel empirique. Par exemple, on peut élaborer une théorie de la religion après avoir observé et comparé entre elles les grandes religions classiques de l'humanité. On en tire des constantes, des structures, etc. Puis, une fois élaborée, cette théorie pourra être utilisée pour voir si elle rend intelligibles d'autres phénomènes - comme, par exemple, de nouvelles formes de religion. Elle pourra inspirer, générer des hypothèses en ce sens. Si c'est bien le cas, si ces nouvelles hypothèses se vérifient, on peut dire que la théorie aura été utile. Mais on peut aussi dire qu'elle se verra encore davantage fondée (puisqu'elle semble fonctionner pour d'autres cas que ceux qui ont permis de l'élaborer).
Par comparaison avec la théorie (et le théorique) on appelle empirique le domaine des faits bruts de l'expérience et de l'observation qui n'ont justement pas encore été «expliqués», rendus intelligibles par une théorie. D'où, par ailleurs, la connotation parfois péjorative du mot théorie («Ah! c'est théorique, ça!») Et le fait est qu'il peut arriver qu'on tente de faire entrer «de force» des faits dans une théorie, au risque de déformer ainsi le réel et sa compréhension. Disons que... ce n'est pas là le but d'une théorie même si ça peut être une tentation des intellectuels!
Les théories ne sont, en elles-mêmes, ni «vraies» ni «fausses» (à moins d'être de pures constructions de charlatans...) Ce sont des constructions intellectuelles qui, à un moment donné, semblent offrir une bonne (ou «la meilleure») intelligibilité à des phénomènes, couvrir le plus de faits, proposer l'explication la plus satisfaisante pour l'esprit, la plus efficace pour l'action, etc.
Mais les théories sont bien sûr perfectibles. La découverte de nouveaux faits, par exemple, inconnus jusque là, peut amener à les modifier, à les corriger - et même à les abandonner, parfois, quand elles ne sont plus satisfaisantes. Les théories, en ce sens, peuvent être dépassées.
Par ailleurs, des théories peuvent fonctionner (être pertinentes) à un niveau mais pas à un autre. Par exemple, la physique newtonienne ou la géométrie euclidienne continuent d'être pertinentes à l'échelle de notre expérience quotidienne même si elles ne le sont plus à l'échelle de l'espace.
En outre, des théories ne sont pas nécessairement incompatibles même si elles paraissent logiquement en contradiction. Par exemple, la physique a élaboré deux grandes théories de la lumière. Pour l'une d'entre elles, la lumière est considérée comme une onde (théorie ondulatoire); pour l'autre, comme un amas de particules (théorie corpusculaire). Logiquement, ça devrait être l'une OU l'autre. Pourtant, le fait est que le phénomène physique de la lumière se laisse bien comprendre des deux manières, et différentes applications sont possibles selon que l'on utilise l'une ou l'autre.
Comment choisit-on une théorie dans son travail intellectuel?
Eh bien, on peut dire qu'une théorie est un outil , et qu'un-e chercheur-e gagne à disposer du meilleur coffre d'outils possible. De cette manière, il/elle sera en mesure d'avoir éventuellement recours à plusieurs théories, selon que celles-ci sembleront plus ou moins pertinentes pour éclairer tel ou tel objet.
Il entre par ailleurs une indéniable part de subjectivité et de préférence personnelle dans le choix des théories. D'abord, on peut difficilement avoir recours à des théories qu'on ignore! Mais, également, pour le meilleur comme pour le pire, il arrive qu'on a plus d'affinités avec certaines qu'avec d'autres. L'important est bien sûr de rester ouvert, non dogmatique. | retour au sommaire |
Grille de lecture
Le terme grille est une image souvent appliquée à une théorie (ou à une méthode). L'image évoque aussi bien le filet de pêche (pensons au proverbe: «J'appelle poisson ce que retient mon filet»!) que le quadrillage d'une carte géographique destinée à se repérer dans le réel (le système des longitudes et des latitudes). Mais elle évoque aussi - ne l'oublions pas! - la grille des prisons: une grille de lecture, une vision théorique, peut, mal utilisée, nous enfermer dans une prison dogmatique... De manière générale, retenons que l'expession équivaut à «théorie» («Quelle est ta grille de lecture, ta grille théorique? La grille freudienne, eliadienne, celle de Caillois, etc.»). | retour au sommaire |
Méthode
Le terme méthode vient lui aussi du grec et son étymologie est fort intéressante. Méthode vient de meta odos : après la marche, après le chemin (parcouru). En d'autres termes, on peut dire que c'est, en premier lieu, le chemin qu'on a parcouru pour arriver quelque part, l'itinéraire qu'on a emprunté, la manière dont on s'y est pris pour y parvenir. Une saisissante - et très concrète - illustration en serait... les cailloux du Petit Poucet!
Et, de fait, très souvent, on ne voit bien qu'après être parvenu à quelque chose, la manière (souvent tâtonnante) dont on y est arrivé. La méthode, c'est souvent d'abord une question d'essais et d'erreurs. Ce peut même être une question de hasard et d'accident (la pénicilline, par exemple, a été découverte par accident, par un chercheur qui avait oublié de l'urine de cheval près d'une fenêtre ensoleillée...) Mais bien sûr, une fois la découverte faite, on peut reproduire l'expérience de manière non plus accidentelle et aléatoire mais délibérée et consciente: méthodiquement. Autrement dit, une fois qu'on a trouvé (ou que d'autres, avant nous, ont trouvé) une manière efficace, économique et satisfaisante pour arriver à quelque chose, il est évidemment logique de s'en servir de nouveau pour refaire le même parcours en évitant le tâtonnement.
Voilà en gros le sens de ce qu'on entend par méthode, notamment (mais pas uniquement) dans les sciences (humaines): l'ensemble des démarches ordonnées suivies pour parvenir à un but. Autrement dit, une façon de faire consciente, systématique et rationnelle.
Cela vaut pour les plus simples opéations (par exemple, la meilleure méthode pour faire cuire un oeuf sans le faire brûler!) aux plus complexes et raffinées (par exemple, la méthode dans la recherche de la mise au point de l'intelligence artificielle).
Chaque activité humaine, scientifique ou non, a ses méthodes plus ou moins développées et raffinées. Il en va de même en sciences de la religion où, en plus des théories générales, existent aussi des méthodes pour accroître notre connaissance des choses. Elles sont nombreuses, souvent très différentes les unes des autres. Mais toutes entendent répondre à la même question: comment s'y prendre pour faire avancer nos connaissances.
Certaines, par exemple, obtiennent leurs données en procédant à des entrevues avec des personnes, d'autres en observant leurs actions, d'autres encore en scrutant leurs productions (écrits, oeuvres d'art, etc.). Certaines misent sur les outils mathématiques (comme la statistique, par exemple, dans les sondages). On parlera alors généralement de méthodes quantitatives. D'autres, par comparaison, seront plus qualitatives. On s'initie progressivement à diverses méthodes tout au long de sa formation.
La méthode se situe par ailleurs à divers niveaux de généralite et d'abstraction. Ainsi, par exemple, on peut dire qu'une méthode scientifique se doit d'être objective. Cela est extrêmement abstrait et général. Par ailleurs, il y a également des niveaux beaucoup plus concrets et particuliers. Il y a par exemple certaines manières précises de mener des interviews auprès de personnes, pour en obtenir des informations. Cela ne se fait pas n'importe comment. À ce niveau concret et précis, on parlera souvent plutôt de techniques, c'est-à-dire de procédures, d'opérations faites méthodiquement en vue d'un résultat. | retour au sommaire |
Concept
Un concept est un mot, un terme, la représentation abstraite d'un objet: un arbre, par rapport à tel arbre, à tel érable, à ce sapin, etc.
N.B.: on utilise parfois le terme dans le sens, assez différent, d'idée originale &emdash; notamment dans le monde des arts (un «nouveau concept» d'exposition, de spectacle, etc.). Nous nous en tiendrons ici au premier sens.)
Généralement, les concepts sont des mots tirés de la langue commune, du langage courant, mais qui acquièrent un sens précis, univoque dans le cadre d'une théorie (ou d'une discipline donnée) .
Il arrive aussi, bien sûr, que les théories inventent de toute pièce de nouveaux concepts.
D'où, parfois, des malentendus puisque le même mot continue d'exister et de circuler dans la langue courante, mais avec un sens généralemnt moins précis, plus flou, à la limite assez différent. Par exemple, en psychanalyse, la «perversion» est un concept qui désigne une certaine structure psychique, sans aucun jugement de valeur. Dans le langage courant, par contre, ce même mot désigne généralement - et très péjorativement - une attitude ou un comportement moralement réprouvé.
En outre, le même mot peut être un concept dans plus d'une discipline - qui le conceptualisent alors de manière possiblement assez différente. Et cela peut même être le cas chez des penseurs à l'intérieur d'une même discipline...
Par exemple, la psychanalyse et la religiologie utilisent tous deux un concept de rituel. Il existe quelque chose de commun entre les deux sens: le caractère codé et répétitif de certains gestes, notamment. Mais le sens demeure très différent. Pour la psychologie, il s'agit souvent d'un symptôme maladif (e.g., quelqu'un qui vérifie vingt fois, avant de quitter sa maison, si les robinets sont bien fermés). Pour la science de la religion, en revanche, c'est quelque chose d'absolument central, vital - et «positif». On comprend dès lors que, lorsqu'on utilise des concepts, il est absolument indispensable de bien préciser leur sens, soit en le définissant soi-même, soit, plus généralement, en précisant bien à quel auteur, à quelle théorie ou discipline on l'emprunte.
Les concepts sont par définition des idées très abstraites. On ne les rencontre donc jamais dans le réel. On ne voit jamais »un» arbre mais tel arbre, tel sapin, tel bouleau. On ne rencontre pas «la sexualité» dans le réel mais des humains concrets qui posent des gestes, ont des fantasmes, etc. que l'esprit humain regroupe en appelant ça «la sexualité». Et ainsi de suite pour tous les concepts abstraits.
Pour faire le lien entre les concepts (abstraits) et le réel (concret), il faut donc aménager des ponts, si l'on peut dire. De manière plus précise, il faut préciser et définir les concepts (abstraits) au moyen d'indices concrets. Ainsi, par exemple, je sais que j'ai affaire à un arbre si je vois un objet qui comporte un tronc, des racines, des feuilles, de l'écorce, etc. Je sais alors que mon concept d'arbre s'applique à «cette chose-là» parce que je retrouve «dans cette chose-là» les indices définissant mon concept d'arbre. De même, on pourra dire de tel récit qu'il s'agit bien d'un «mythe» si on retrouve dans ce récit les indices caractéristiques du mythe tel que le conceptualise la religiologie. Et ainsi de suite.
Une notion, par comparaison, pourrait être définie comme une idée générale et abstraite, elle aussi, - et, en ce sens, proche d'un concept. Mais c'est généralement une idée abstraite qui n'a pas fait l'objet d'un travail de précision aussi élaboré que dans le cas d'un concept au sens strict. En somme, c'est un concept un peu mou... | retour au sommaire |
Comprendre - expliquer - interpréter
Arrêtons-nous un moment à ces trois phrases, qui illustrent des situations à la fois différentes et fréquentes de nos vies de tous les jours.
1º «J'comprends ça, moi aussi j'suis passé par là...»
2º «J'vais t'expliquer comment ça fonctionne... »
3º «En lui voyant l'air, j'aurais tout de suite pu parier que c'était lui le coupable...»
Toutes trois ont en commun d'être de quelque manière en rapport avec un savoir, une connaissance qu'on a de quelque chose.
Dans le premier cas, on a le sentiment de pouvoir savoir ce que quelqu'un éprouve à partir d'une expérience semblable qu'on a vécu soi-même.
Dans le second, on a quelqu'un qui transmet à quelqu'un d'autre un savoir que cette personne n'a pas, en lui expliquant comment quelque chose fonctionne.
Dans le troisième, on est en présence de quelqu'un qui semble avoir appris quelque chose dont il n'a pourtant pas été témoin, en se fiant à certains signes (sur le visage ou dans le comportement de quelqu'un).
Ces exemples - on pourrait en aligner bien d'autres - illustrent diverses manières de se situer par rapport à une démarche de connaissance. On y a tous recours un jour ou l'autre dans notre vie. Autrement dit, on COMPREND, on EXPLIQUE et on INTERPRÈTE.
Chacun de ces modes de connaissance est différent, avec des particularités et des limites. Ainsi, par exemple, à celui qui dit «J'te comprends», il arrive qu'on soit tenté de répondre: «Mais non, tu m'comprends pas pantoute...» Et... comment trancher?!
De même, il se peut que d'autres arrivent aussi à la conclusion que telle personne est coupable, «en lui voyant l'air». Mais il se peut que certains ne partagent pas du tout cet avis.
Et, par ailleurs, on peut bien «expliquer» à un ami éploré que si sa conjointe vient de mourir, c'est parce qu'elle a eu un arrêt cardiaque à la suite d'une insuffisance d'oxygène due à... Mais... ça ne répondra jamais au «pourquoi?!» déchirant de la personne endeuillée... | retour au sommaire |
L'explication et les sciences nomothétiques
La science occidentale, on le sait, s'est progressivement élaborée (souvent contre l'interprétation religieuse du monde) en cherchant des explications rationnelles aux phénomènes, c'est-à-dire en repérant leurs causes, en découvrant des lois d'évolution, etc. Si l'eau bout à 100 º C ce n'est pas un «mystère», ce n'est pas non plus l'effet de l'action de quelque esprit. Ce n'est pas davantage le signe que les dieux sont en colère. C'est tout simplement que les molécules de l'eau, à 100º C, subissent une transformation qui...
Et cela, pourrait-on ajouter, indépendamment de la volonté ou de la subjectivité des observateurs, de leur désir ou de leurs états d'âme, de leur expérience ou de leur inexpérience. Autrement dit, les mêmes causes produisant les mêmes effets, n'importe qui devrait pouvoir arriver aux mêmes conclusions objectives.
Tel a été le grand modèle de la science expérimentale moderne: découvrir les lois de la nature, énoncer ces lois (généralement en les formalisant le plus possible dans le langage de la mathématique). C'est ainsi qu'on a parlé de sciences nomothétiques, c'est-à-dire justement centrées sur la découverte des lois générales - et immuables - de la nature.
Les sciences humaines, qui se sont élaborées à partir du 19e siècle dans un contexte largement scientiste et positiviste, ont eu tendance à vouloir imiter ce modèle des sciences «de la nature»; à privilégier, donc, une approche visant à expliquer les phénomènes humains par leurs causes «naturelles», éventuellement à pouvoir prédire leur récurrence, etc. Les sciences humaines ont eu souvent l'ambition de devenir des sciences nomothétiques de l'être humain, et on peut dire qu'elles l'ont encore dans une large mesure.
Avec le temps, toutefois, de larges secteurs de ces mêmes sciences humaines ont pris conscience que les humains ne se laissaient peut-être pas toujours aussi facilement saisir selon ce modèle des sciences de la nature (ou des sciences dites «exactes»). Et ce, à la fois parce que les humains sont, à maints égards, beaucoup plus complexes que les phénomènes de la nature, et parce que les savants qui les observent sont eux aussi des êtres humains. Ils possèdent donc une subjectivité - en dépit de tous leurs efforts pour être objectifs. Et cette subjectivité entre forcément, au moins pour une part, en contact avec celle des humains qu'ils étudient. Il s'établit alors, entre les uns et les autres, une réelle inter-subjectivité, qui est le lieu de la compréhension.
L'Occident moderne, fasciné par les ambitions explicatives des sciences, a par ailleurs aussi fini par comprendre que le projet explicatif de la science, si grandiose soit-il, n'épuisait pas la totalité des aspirations humaines. La science moderne prolonge peut-être la vie en guérissant bien des maux mais elle ne procure pas de raisons de vivre. Cette même science parvient à faire naître des bébés en éprouvette - mais elle est en elle-même totalement incapable de dire si c'est là une «bonne» chose.
Cette prise de conscience complexe a entre autres choses permis de re-légitimer, en sciences humaines, des approches différentes de celles des sciences nomothétiques, et en particulier ce qu'on peut appeler des approches herméneutiques. | retour au sommaire |
L'interprétation et les sciences herméneutiques
L'herméneutique - c'est-à-dire, ce qui a rapport à l'interprétation - n'est évidemment pas une invention récente de l'humanité. Il s'agit au contraire de l'une de ses plus anciennes pratiques, notamment présente au sein de toutes les grandes traditions religieuses de l'humanité.
On peut dire de l'herméneutique que c'est une façon de produire du sens (donc, de la connaissance du réel) par la rencontre de deux subjectivités: celle de l'interprète, et celle qui a produit l'objet à interpréter. Ainsi, par exemple, l'écrivain qui a écrit un roman, le peintre qui a fait une toile, le cinéaste qui a réalisé un film ont évidemment injecté dans ces productions du sens en provenance de leur propre subjectivité. Ils ont voulu dire quelque chose. Et celui ou celle qui lit ce roman, observe ce tableau ou voit ce film peut effectivement retrouver «ce qu'ils ont voulu dire». D'un autre côté, les créateurs sont rarement là, à portée de la main, pour nous préciser ce qu'ils ont voulu dire... Il leur arrive même de... mourir et de ne plus être là du tout! Leur oeuvre, pourtant, demeure, en contenant du sens qui peut être mis à jour par de nouvelles subjectivités - qui lisent, écoutent, observent ces créations.
Mais ce n'est pas tout: la personne qui lit un roman, regarde un film ou une peinture, déchiffre une partition musicale, a elle aussi une subjectivité particulière: une personnalité, une histoire, etc. C'est avec tout cela qu'elle «lit» une oeuvre. Et, de ce fait, à cause de cela, sa lecture sera en un sens unique, en partie différente en tout cas de la lecture que pourraient en faire d'autres personnes, avec des subjectivités différentes.
Toute interprétation, en ce sens, la plus humble soit-elle, est susceptible de faire surgir d'un objet un sens neuf, nouveau, inédit, fruit de la rencontre unique de deux subjectivités. On peut, dans un roman ou dans un film, voir quelque chose à quoi l'auteur lui-même n'avait même pas pensé. À la limite, on peut y voir quelque chose avec quoi l'auteur ne serait pas du tout d'accord mais qui, pourtant, s'y donne vraiment à lire, grâce à la subjectivité particulière d'un interprète. Pensons à l'interprétation mémorable qu'avait jadis donnée Jimmie Hendrix de l'hymne national américain...
Ce qui ne veut évidemment pas dire qu'intepréter permet de dire n'importe quoi de n'importe quoi... Il y a des règles de l'interprétation qui permettent de valider celle-ci au point qu'elle puisse être comprise et partagée par plusieurs. | retour au sommaire |
Bref, et pour conclure ces brèves considérations préliminaires, il y a place, en sciences (humaines) pour des démarches basées sur une explication des phénomènes comme il y en a une pour des démarches basées sur leur comprehension et leur interprétation. Ces deux types de démarche existent légitimement, avec leurs qualités et leurs limites. Elles sont différentes et répondent à des régles propres. Elles ne sont pas comme telles incompatibles.
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