1. Introduction
D'une manière ou d'une autre, la principale tâche de ceux et celles qui font de la religiologie consiste à faire une interprétation - religiologique - du réel qui nous entoure, de telle ou telle réalité plus concrète: comportement, pratique, discours, production culturelle, etc.
Cette tâche d'interprétation n'est pas propre à la religiologie. On la retrouve dans les autres disciplines des sciences humaines (interprétations sociologique, psychologique, psychanalytique, etc.) et dans d'autres sphères de l'activité humaine, - comme dans les arts, par exemple.
La musique, à cet égard, offre une excellente illustration. On dit en effet que le musicien interprète telle oeuvre lorsqu'il ou elle transforme en sons une série de notations sur du papier qu'il doit déchiffrer - et qui, bien sûr, ne «dit» absolument rien à quelqu'un qui ne saurait pas lire la musique.
On sait également que des musiciens peuvent donner des interprétations souvent fort différentes de la même oeuvre. L'interprétation que donna Jimmie Hendrix de l'hymne national américain à Woodstock, était assez différente de celle qu'on peut entendre avant des matches de baseball ou de hockey; de même en est-il lorsque Johanne Blouin interprète des chansons de Félix Leclerc - ou lorsque ce dernier interprétait La complainte du phoque en Alaska de Beau Dommage...
Il importe évidemment, quand on s'intéresse à la religiologie, d'apprendre quelles sont les spécificités d'une interprétation religiologique, par distinction avec d'autres types d'interprétation possible[2].
Mais il importe également, avant d'entrer dans cette démarche plus spécifique, de réfléchir à la question plus vaste et plus générale de l'interprétation en tant que telle: qu'est-ce qu'interpréter? Qu'est-ce que cela implique? Comment peut-on s'assurer de la valeur de nos interprétations, de leur validité?
C'est à ces questions fondamentales que les pages qui suivent veulent réfléchir. Elles sont largement inspirées d'un texte publié il y a quelques années par Pierre Lucier[3], alors professeur à la Faculté de théologie de l'Université de Montréal, dans un autre contexte. L'utilisation de ce texte, dans le cadre du cours d'ntroduction à l'étude de la religiologie, s'est révélée fort utile en dépit de certaines difficultés liées au contexte particulier dans lequel il avait été écrit. J'ai donc pris la liberté de l'alléger quelque peu, de l'adapter davantage au contexte de la religiologie et d'ajouter parfois des exemples pour mieux illustrer le propos. Le mérite de ce texte revient dès lors essentiellement à Pierre Lucier - qui fut l'un de mes maîtres inspirants. Je ne revendique pour ma part, outre les faiblesses qui peuvent s'y être glissées, que le désir de faire partager à des étudiant-e-s des réflexions qui m'ont moi-même beaucoup inspiré au cours de mes propres études.
2. L'opacité des faits et la quete d'intelligence
Considérés en eux-mêmes - si tant est que cela soit même possible! - les «faits» n'ont pas vraiment de «sens». Ils ne «disent» rien (un peu comme cette partition musicale, évoquée tout à l'heure, pour quelqu'un qui ne connaîtrait pas la musique ou qui, plus encore, ignorerait même qu'on peut l'écrire). Les «faits» sont les éléments, sans liens signifiants, d'un monde parcellaire. Avant l'intervention organisatrice d'une conscience qui perçoit (qui perçoit des «faits»), on ne peut pas vraiment parler d'un monde - d'un cosmos par rapport à un chaos. Et c'est seulement quand s'organise un monde que naît un sens.
C'est ainsi que la découverte d'un sens apparaît dès lors comme une tâche, comme un travail de construction et d'organisation de «faits» épars (et, en eux-mêmes, «in-signifiants») en un ensemble cohérent et signifiant. Comprendre le réel c'est, ainsi, saisir des relations et des cohérences entre des faits isolés.
La cohérence des faits n'est pas donnée par (et dans) les faits individuels. Elle surgit pour ainsi dire «entre» les faits, comme une sorte de lien qui «se montre» et «se cache» tout à la fois, qui se laisse voir pourvu que nous le fassions voir : c'est cela comprendre, interpréter.[4]
La vie courante est faite de ces constructions de cohérence.
De quoi parle-t-on, par exemple, lorsqu'on parle de la «révolution tranquille» du Québec? On pourrait défier qui que ce soit de désigner un ou des fait(s) pris isolément, et d'affirmer: la «révolution tranquille», c'est ceci, ou c'est cela. La révolution tranquille, ce n'est pas la sécularisation massive et rapide de la société québécoise; ce n'est pas la montée d'un nouveau nationalisme politique; ce n'est pas l'accroissement de l'importance et du rôle de l'État dans nos vies; ce n'est pas la scolarisation accrue des Québécois-e-s; ce n'est pas la mutation des valeurs morales et culturelles. Ce n'est aucune de ces choses prises isolément. C'est, en revanche, l'espèce de lien de cohérence que l'on peut repérer à travers, entre l'ensemble de toutes ces réalités.
Il s'agit là, on le voit, d'une construction qui nous permet de comprendre une somme de faits que l'on ose relier entre eux, mais dont aucun en particulier ne peut justifier l'appellation proposée. Pourtant il y a là un schème qui permet de lire et de comprendre des faits qui, autrement, demeureraient opaques.
La volonté de comprendre, quand elle se heurte à l'opacité du réel, est donc amenée à construire des hypothèses, bref à PARIER. L'expression peut étonner à première vue. Pourtant, c'est bien de cela qu'il s'agit : l'intelligence du réel est essentiellement un pari, un pari d'interprétation. Elle regarde le réel (les «faits») à travers ce que l'on appelle fréquemment des «grilles de lecture», ou des «lunettes» particulières.
«Grilles» et «lunettes» : ces deux images sont éloquentes - et utiles, à condition de ne pas les durcir. L'image des lunettes se passe de long commentaires: on «voit le monde» différemment selon celles que l'on porte... Mais pensons aussi au filet de pêche qui est lui-même une sorte de «grille»[5]. Il y a un vieux proverbe qui dit: «j'appelle poisson ce que retient mon filet». Cette image est également fort révélatrice. Elle signifie que le «poisson» est en quelque sorte «défini» par l'outil qui le prend, par la grosseur de ses mailles... On voit qu'à la limite, ça peut donner des absurdités: un filet peut aussi retenir de vieilles boîtes de conserve... C'est pourquoi, d'ailleurs, il faudra poser la question de la validité du pari d'interprétation.
3. Quelques traits du pari d'interprétation
Réfléchissons un peu sur ce pari que constitue toute interprétation.
3.1 un geste «divinatoire»
On peut dire, d'abord, que l'interprétation est une activité qui a une allure divinatoire, un peu au sens où le philosophe Platon disait par exemple que les poètes étaient les «herméneutes - i.e. les interprètes - de la pensée des dieux».
Arrêtons-nous un peu à ces termes - herméneute, herméneutique - qui sont étroitement associés au vocabulaire de l'interprétation. Ils viennent bien sûr du dieu grec Hermès, le messager des dieux, lui-même dieu protecteur des devins, des poètes, mais aussi des marchands, des voleurs, des voyageurs, des alchimistes...
Hermès a bien sûr donné le mot hermétique : ce qui est fermé, clos, inaccessible, comme la pensée des dieux ou la connaissance des alchimistes, par exemple, qui doit être déchiffrée, dé-celée - ce qui se dit en grec hermeneuein (= expliquer, interpréter). Interpréter - «herméneuer» ou «déshermétiser», pourrait-on dire, pour mieux faire voir l'image - c'est donc faire comme Hermès: déchiffrer ce qui est hermétique...
Qu'y a-t-il donc par ailleurs de commun entre tous ces personnages qui ont Hermès pour dieu? On pourrait dire: de la circulation. Qu'il s'agisse de biens ou d'idées, Hermès préside à la circulation des choses. Traduire, par exemple, qui est aussi essentiellement une activité interprétative, herméneutique, n'est-ce pas faire circuler un sens d'une langue à une autre, d'un code dans un autre? Et que fait le musicien qui interprète une oeuvre sinon traduire en sons une série de notations écrites ?
Dire que le pari d'interprétation est «divinatoire» évoque donc un peu tout cela: il y a dans le geste d'interpréter quelque chose de «mystérieux», quelque chose qui n'est pas «automatique», qui ne va pas de soi. Comme si l'interprétation surgissait avec une sorte de gratuité qui fait penser à un «don des dieux» et qui n'est jamais garanti par aucune technique même minutieusement appliquée: certains ont beau suivre à la lettre les recettes ou les livres spécialisés, ils n'ont pas le «tournemain», le don culinaire, ou le «pouce vert» avec les plantes... Sorte de flair donc, pourrait-on dire - certains parleraient d'un «sixième sens» - qui s'apparente moins à l'activité logique de la déduction qu'au flair du détective de talent, par exemple.
Mais, au fait, que se passe-t-il devant les vestiges d'un crime? Chacun, regardant les choses et les lieux, essaie d'y détecter des «indices». Et l'indice n'est pas une chose brute; c'est une chose insérée dans un réseau de cohérence: le bout de cigarette taché de rouge à lèvres n'est en lui-même qu'un bout de cigarette taché de rouge à lèvres. Il ne signifie quelque chose que pour le limier qui l'a déjà relié à d'autres faits et qui a ainsi construit une hypothèse. Le langage courant dit bien: «reconstituer la scène»...
Bref, on peut penser qu'il n'y a pas de règles pour construire de bons «paris d'interpétation» - même si, nous le verrons, il y en a pour les valider. Devant l'énigme du vécu, l'esprit en quête d'intelligence est souvent forcé de parier comme à l'aveuglette - le langage populaire dirait savoureusement: «par oreille».
3.2 Une entreprise subjective, perspectiviste
S'il est divinatoire dans son surgissement, le pari d'interprétation peut aussi être dit perspectiviste (ou subjectif ) dans sa structure, et même idéologique.
Autrement dit: on a toujours la lecture que permet l'angle selon lequel on approche le réel - ou les lunettes à travers lesquelles on le regarde.
Le jeu de la caméra dans la prise de vue (le vocabulaire du cinéma parle significativement de «plan subjectif») peut ici nous servir d'exemple suggestif: tel visage apparaîtra, sur l'écran, dur ou invitant, suivant que la caméra aura été dirigée selon tel ou tel angle.
Mais, au-delà de cette image peut-être trop matérielle, nous retrouvons la réalité vécue de toute entreprise herméneutique : toute interprétation s'enracine dans un univers particulier de questionnement et même d'option. On interprète le monde à partir de ce que l'on est, à partir du lieu ou l'on est, à partir du genre de regard qu'on a appris à développer, etc.
Poser des questions au réel, c'est déjà l'annexer à une certaine vision du monde et de l'être humain. On a toujours les réponses que ses questions provoquent. (Rappelons-nous le proverbe du filet des poissons!) En ce sens, on peut dire que toute interprétation révèle - inévitablement - une orientation idéologique particulière, manifeste un point de vue partiel. Et, donc, partial ...
3.3 Une prétention objective à viser «ce qui est»
Pourtant, interpréter ne signifie pas non plus dire n'importe quoi sur n'importe quoi - comme il arrive qu'on le pense («ah, t'interprètes, là, c'est pas vrai, ça...»). C'est pourquoi, en troisième lieu, on peut dire que tout pari d'interprétation comporte une prétention d'ordre ontologique [6]. On ne construit pas des hypothèses de sens pour le seul plaisir de constuire des hypothèses. On les construit plutôt avec le désir - et même avec la conviction - de dire ce que sont les faits, de dire le réel.
C'est là l'inévitable visée objective de tout pari d'interprétation. C'est même son statut d'acte interprétant qui donne à ce pari cette essentielle visée: interpréter, n'est-ce pas précisément faire accéder un vécu, de soi obscur et opaque, à l'intelligibilité et à la compréhension? Quand j'interprète, par exemple, une série d'événements en les reliant à telle ou telle volonté politique d'un quelconque stratège, ce ne sont pas mes états d'âme ou mes fantasmes que je décris; je prétends vraiment faire comprendre les dits événements.
3.4 Une visée totalisante
C'est précisément parce que le pari d'interprétation veut dire ce qu'est le réel qu'il a aussi forcément une sorte de prétention dictatoriale, si l'on peut dire (au sens de: «si c'est cela, alors ce n'est pas autre chose»), ou totalisante. Pensons à cet égard à ceux qui interprètent tout et la moindre chose en termes psychologiques, ou politiques, ou même religiologiques!
D'une certaine manière, cela est inévitable. Toute paire de lunette ne permet en effet de voir le monde que d'une seule façon. On peut certes en porter plusieurs différentes - mais successivement, pas en même temps. Une interprétation religiologique éclaire le réel mais laisse aussi dans l'ombre d'autres regards possibles. Et c'est la même chose pour n'importe quelle interprétation. Il s'agit dès lors, bien sûr, de ne pas oublier qu'il y a d'autres lunettes que celles dont on se sert soi-même...
Ces quatre traits du pari d'interprétation produisent, on s'en rend compte, une sorte de tension : une interprétation qui surgit grâce à une sorte de flair divinatoire et que l'on sait perspectiviste (donc subjective, partielle/partiale) veut pourtant dire ce qu'est vraiment («objectivement») le réel et même la totalité du réel. Ceci nous amène à deux considérations supplémentaires.
4. La validation du pari d'interprétation
Parler de l'interprétation comme d'un pari - en parler même comme d'un pari à l'allure divinatoire -, n'est-ce pas se condamner aux impasses du subjectivisme le plus primaire? Pourtant, c'est bien le réel que nous prétendons interpéter; et ce réel, il est tout de même largement factuel, et donc, jusqu'à un certain point, vérifiable! D'un autre côté, en dehors des énoncés proprement factuels («il pleut» ou «il ne pleut pas»...), est-il possible de procéder à de véritables vérifications empiriques ?
A vrai dire, le fait que l'interprétation soit largement une construction du sens invite à parler de validation du pari d'interprétation plutôt que de vérification empirique. On peut vérifier empiriquement le résultat de telle combinaison chimique. On ne peut pas le faire de la même manière si - par exemple - on interprète tel comportement de notre culture comme un «rite de passage» ou tel discours comme un «récit mythique». On peut cependant se donner les moyens de s'assurer que notre interprétation n'est pas un pur «délire», qu'elle a une réelle validité.
Ce concept de validation a l'immense avantage de nous situer à un niveau qui tient compte de la dimension essentillement active et subjective de l'acte interprétant, sans pour autant nous acculer au pur subjectivisme. Il nous introduit dans l'ordre de la plausibilité et - pourvu qu'on n'en retienne pas que l'aspect mathématique - de la probabilité. Plutôt que de se situer au niveau de la démonstration, on se situerait ici dans un cycle d'argumentation.
Une analogie souvent proposée pour expliciter cette idée de validation elle celle du procès. Le terme est déjà intéressant en lui-même bien que l'on oublie généralement son sens originel : procès est en effet très proche de processus. Un «procès» judiciaire est un processus en vue de l'établissement de la culpabilité ou de l'innocence d'un prévenu. Un «procès» d'interprétation est un processus en vue de trouver le sens du réel.
Que se passe-t-il dans un procès lorsqu'il n'y a pas de preuve incontestable (comme dans le cas d'un flagrant délit)? À quel «jeu» se livrent les avocats des parties adverses? Sur la base d'un certain nombre de faits connus, chaque partie essaie de proposer une interprétation qui puisse recevoir l'assentiment du jury. Évidemment, l'interprétation est ici guidée par des intérêts précis (mais peut-être n'avons-nous là qu'une forme un peu plus claire du désir perspectiviste et subjectif qui anime toute interprétation...)
Supposons néanmoins que chaque partie soit vraiment à la recherche de la seule «vérité des faits». On jugera qu'une version est plus ou moins plausible dans la mesure où elle intégrera le plus grand nombre possible de faits et montrera la convergence des indices; dans la mesure aussi où elle sera capable de résister aux lectures adverses («C'est bien beau tout ça mais vous oubliez que...»).
La preuve judiciaire serait donc un bon exemple de la façon selon laquelle on pourrait jauger les divers paris d'interprétation. Méthode délicate, qui consiste à supputer la plausibilité des différentes constructions de cohérence. L'analogie a aussi le mérite de faire ressortir la présence de l'inévitable coefficient d'incertitude relié à ce genre d'opération[7]. Ne dit-on pas que, au terme des diverses plaidoiries, le juge ou le jury prendra une décision? Terme assez étrange, quand on y songe bien, puisqu'il laisse entendre que l'ultime instance pour établir la validité d'une interprétation est un acte de décision... Comme si l'expression d'une situation ou d'un état de choses était affaire de volonté!
À la vérité, il s'agit d'une réalité beaucoup plus complexe. La validation d'un pari d'interprétation doit faire appel à cette sorte de débat judiciaire - le même individu devant souvent faire fonction et de la défense et de la poursuite -, parce qu'elle fait partie d'une activité déchiffrante. Si les faits livraient à l'évidence leur cohérence et leur sens, on n'aurait pas besoin d'interpréter. C'est parce que le réel est pénombre qu'il nous oblige au patient décryptage de l'interprétation; et donc aussi à une certaine incertitude et au risque du pari.
Cet aspect des choses nous aide peut-être à comprendre comment l'équilibre est difficile à maintenir entre, d'une part, le cynisme de ceux qui seraient enclins à penser qu'on peut dire «n'importe quoi de n'importe quoi», et, d'autre part, la naïveté dictatoriale de ceux qui prétendent tenir «la seule interprétation valable et possible». Entre ces deux étroitesses, il y a peut-être place pour une recherche du plausible et du probable: cela semble être la route de l'herméneutique.
5. Tour de Babel ou orchestre symphonique?
l'inépuisable diversité des interprétations
Ces considérations ne règlent pas tous les problèmes, on le devine bien, et en particulier celui-ci: comment empêcher (ou quoi faire avec) la «tour de Babel» des interprétations différentes, discordantes, cacophoniques? Que ferons-nous devant une pluralité d'interprétations plausibles qui présenteraient entre elles certaines incompatibilités? Parmi plusieurs «grilles de lecture» offertes (non seulement dans plusieurs disciplines mais à l'intérieur d'une même discipline), comment discerner laquelle donne vraiment accès à une intelligence correcte des faits? En ce qui concerne plus précisément l'interprétation de l'univers religieux, qui nous dit de quoi il s'agit vraiment: une interprétation freudienne? marxiste? croyante? religiologique? durkheimienne? éliadienne?
Nous n'allons pas ouvrir ici ce dossier délicat, probablement un des plus difficiles qu'ait à envisager une philosophie de l'interprétation. Qu'il suffise de le noter au passage, en soulignant la nécessité et l'urgence qu'il y aurait à développer une pensée capable de resituer les divers discours interprétants dans une perspective herméneutique globale et, pourrait-on ajouter, communautaire. Il semble bien que la distinction et l'articulation des divers niveaux possibles d'interprétation seraient des conditions essentielles pour éviter la tour de Babel des paris d'interprétation.
Mais on peut également considérer cette profonde vérité que révèle l'activité herméneutique elle-même dans sa diversité: au fond, interpréter, c'est dire le réel à sa manière. Et le réel est infiniment plus vaste, plus riche et plus complexe que chacune des interprétations que nous pouvons en faire. Pourtant, c'est comme s'il avait besoin de toutes ces interprétations pour apparaître précisément tel qu'il est: vaste, riche, complexe.
Aucune interprétation ne peut épuiser le sens du réel dans sa totalité. Même la somme de toutes les interprétations du réel offertes par les humains depuis le commencement du monde n'y parviendrait pas ne serait-ce que pour une raison fort simple, qui tient à ce que nous disions du caractère divinatoire et perspectiviste du pari: en effet, chaque être humain apporte au fond une interprétation unique et inédite du réel, au moins jusqu'à un certain point (ce qui ne veut pas dire totalement différente et imperméable). Comme ce sont les humains qui construisent le sens du réel à travers les interprétations qu'ils en font, l'interprétation du réel ne sera jamais épuisée, jamais close tant qu'il y aura des humains interprétants...
6. Dire le réel: un inter-dit
De ce fait, et pour employer une idée très forte de l'historien Michel de Certeau, on peut dire que l'accès à une compréhension totale, exhaustive, transparente du réel nous est à jamais interdite. (Ce serait, au sens strict, une prétention non plus divinatoire mais carrément divine...) Pourtant, on peut également dire que le sens du réel est inter-dit : il «se dit» «entre», il émerge de l'ensemble des interprétations (partielles, régionales) qui cherchent à le dire. On pourrait poursuivre, dans la même veine, en disant que les «lunettes de nos interprétations» nous permettent d'«entre-voir» le réel plus que de le voir dans sa totalité, sous tous les angles et toutes les facettes à la fois (ce qui, également, serait une prérogative «divine»).
Le réel est «inter-dit» par les interprétations psychologique, anthropologique, sociologique, religiologique, etc. qui le disent chacune à sa manière. Et, à l'intérieur de chacune de ces grandes «grilles d'interprétation», il est «inter-dit» par les diverses théories et par les interprétations concrètes de tous ceux et celles qui s'y adonnent.
En apprenant à pratiquer l'interprétation religiologique du réel, je contribue à inter-dire celui-ci. Je prends conscience que je ne peux le dire à moi tout seul - mais qu'il a aussi besoin de moi pour être dit. J'aménage, avec d'autres, la clairière qui le cerne sans l'enfermer, le lieu où il laisse entre-voir une partie de son inépuisable richesse.
|page d'accueil | Dr M. | Mister G. | |Publications | Inédits | Cours |
1 D'après un article de P. Lucier, adaptation de G. Ménard. | retour au texte |
2 Tel est l'objet des parties suivantes de ce Guide. | retour au texte |
3 Dans la revue Études pastorales, Montréal, P.U.M., 1972, pp. 43-50. | retour au texte |
4 Pensons à l'image de ce jeu d'enfant consistant à faire surgir une image en liant, au crayon, plusieurs points qui, à première vue, ne sont que des points épars. | retour au texte |
5 N'oublions pas non plus que les «grilles» sont aussi ce qui caractérisent les cachots... | retour au texte |
6 Ontologique est l'adjectif qui signifie: ayant rapport à l'être, à ce qui est. L'ontologie est cette branche de la philosophie qui réfléchit à la question de l'être - par rapport à l'éthique, par exemple, qui réfléchit plutôt à la question de l'action (et des valeurs), à l'épistémologie, qui s'intéresse à la question de la connaissance, etc. | retour au texte |
7 On sait qu'il peut y avoir des erreurs judiciaires... | retour au texte |
|page d'accueil | Dr M. | Mister G. | |Publications | Inédits | Cours |